Féline Harfang : le feulement
d'une authentique poétesse
par Jean MIOT
En page de garde de son manuscrit, la poétesse Féline Harfang aurait du reprendre à son compte la proclamation affichée à la porte de l'Abbaye de Thélème, dans le Pantagruel du grand Rabelais : «Ici n'entrez-pas, hypocrites, bigots, vieux matagots, marmiteux, torcols, porteurs de haire, cagots, cafards empantouflés...» !
Car ne vous méprenez point : ceci n'est pas un livre. C'est tout à la fois un pavé dans la vitrine du bien élevé, une musique envoûtante, un arôme enivrant, le toucher soyeux d'une peau, le bouquet d'un vin capiteux, la fragrance d'un Havane. Bref : c'est de la poésie.
Non point la poésie pure, «classique» comme on dit, mais la vraie, celle qui est le plus court chemin d'une sensibilité à une autre. Pour y goûter, il faut se pencher, s'agenouiller, prêter l'oreille et le c½ur. La poésie, disait Alain Jouffroy, «C'est la forme clandestine d'un contrepouvoir qui libère le poète de tout carcan autoritaire et lui permet d'accéder à l'existence orageuse de son corps».
Féline Harfang précise que cet ouvrage n'est pas autobiographique. Mais il est le reflet d'une sensibilité exacerbée, au paroxysme de la féminité, avec la chaleur des mots du souffle de l'âme, l'humidité de son haleine.
Féline Harfang n'écrit pas, elle feule.
«Elle accélère le réel, elle dilate l'espace», pour reprendre ses belles expressions. Elle nous conduit à «l'apogée des désirs fantasmés». Plus loin, elle avoue, déchirante : «Je mène un combat isolé contre moi-même, contre l'inextricable enfouissement de mes blessures... Accepter la tendresse, me faire la guerre, vivre avec ma folie...».
Féline Harfang, c'est un regard d'une décapante lucidité, sur elle-même comme sur notre société, «qui se décompose, se détruit au lance-flamme», avec «ses hordes primitives sur les autoroutes, cette absence de clameur et de sourire », ou «le combat de la machine à perdre nationale contre la machine à gagner internationale».
Son humour au troisième degré n'échappera qu'aux sots. Elle cultive «le devoir d'insolence», jonglant avec les mots telle une élégante jouant avec son collier de perles.
Certes, elle ne fait pas dans la dentelle la poétesse qui «accouche les mecs aux forceps» et «écouille les mâles dominants». Elle «guignolise les médias», et «s'immisce dans le Capital»; elle provoque «nues sous nos burkas». Elle use de merveilleux mots oubliés : «la dévoration». Puis elle redevient soudain griffes et crocs, femelle dominante. Quand «piaffent les bisons», elle leur jette sa robe rouge.
Méditez son sévère «arrêt sur image», ou le bouleversant constat du modèle découvrant son portrait. Son poème «Au cutter» est à lui seul un tableau de Soutine. Puis elle se noie d'Amour ou regarde sans ciller « la mort qui la palpe ». Aux censeurs, qu'elle met en joue avec son stylo, elle crie «interdisez-moi d'écriture». Mais elle le sait : son destin est scellé : «plumitive à vie je serai». Dieu merci !
Sous le masque, sa plume a encore tant de poésie à nous crier et elle a d'évidence, le souffle d'une vraie romancière.
JM.